ombreIl est là. Il est tapi dans l'ombre, il me signifie sa présence. Je ne peux pas l'ignorer. Je n'en n'ai pas le droit. Il ne me le permettra pas. Depuis que je l'ai accueilli un beau jour de fin janvier 2008, il n'a plus daigné disparaitre. Il m'a expliqué que de toute façon, sans lui je n'irai nulle part. On cohabite, je lui ai laissé le devant de la scène de ma vie un certain temps, quand je ne travaillais plus. Puis j'ai repris les rênes quand je suis reparti au charbon. On a scellé un pacte, il me laisse travailler, gagner de l'argent, subsister, travailler pour vivre, concept que je trouve d'une vulgarité absolue mais auquel je suis contraint de coller. Il est devenu ma conscience, mon assurance vie, mon avenir qui se dessine en filigrane de celui du "boulot". Il me laisse tranquille, me laisse être le Renaud "cadre" (quel vilain mot que je ne peux pas encadrer), celui qui consacre ses idées et son énergie à ses téléphones mobiles qu'il teste et avec lesquels il finit par discuter tant il passe sa vie avec eux.
Mais il est là. Il est dans mon dos toute la journée, à côté de moi dans le métro, me suis sous la douche, dans la cuisine, quand je regarde la télé, quand je lis, quand je dors. Mon colocataire est encombrant, c'est le moins que l'on puisse dire, mais si je tiens, si je me sens un tantinet heureux et en accord avec moi-même, c'est parce qu'il est là et qu'il exige sa part du gâteau. Pour satisfaire ses pulsions d'écriture, pour satisfaire ma vie, mon égo, mon besoin de raconter encore et encore des kilomètres de pensées anarchiques, d'états d'âme, pour décrire la part de doute, de déception, d'espoir qui hante chaque être humain. Il m'aide à satisfaire mon désir de rencontres. Faute d'être capable de les faire pour de vrai ces rencontres, je les imagine et les dessine avec mes mots, mes sentiments. Et que j'aime dessiner des sentiments. Dessiner des âmes est la chose la plus gratifiante, satisfaisante que j'ai pu faire dans ma petite vie simple.

Mon colocataire me rappelle qui je suis, ce que je dois faire, et pourquoi je dois le faire. Il est ma sécurité sociale et ma mutuelle, mon gendarme personnel, il veille à ce que jamais je n'abandonne ce qui me rend le plus heureux. Peu importe que je sois productif, que j'écrive quatre cent cinquante pages en douze mois, ou cent en six mois, peu importe que je sois édité maintenant, dans dix ans ou jamais. Il se fiche du comment, du quand. Seule la fin l'intéresse.

Oui, écrire est pour moi une fin en soi. Une belle fin. Vivement que je recommence...