CE jour-là

Ce jour-là, j'ai commencé à détester les terroristes. Pour moi, qui vient de dépasser les trente-cinq ans, ce jour a probablement commencé  en 1995, lors du premier attentat contre le RER à Paris. J'étais en seconde et un nouveau dispositif de sécurité venait d'émerger : le plan vigipirate. Ce nom était amusant. Il y avait le mot pirate dedans. En vrai, je ne me sentais pas vraiment en danger, j'habitais Antibes et prendre un RER, c'était à des années lumières de mon quoitidien. Le terrorisme, c'était les reportages de TF1 et de France 2 qui le décrivaient. Pas de BFMTV ni d'Itélé à l'époque. Là où j'habitais, nous recevions CNN et je regardais régulièrement même si j'étais encore loin de tout comprendre. Si notre actu passait sur CNN, c'est que la menace était sérieuse. Et sur CNN, on parlait de nous : la France. Des islamistes radicaux s'était promis de détruire notre beau pays, de mettre à mal notre liberté de penser, notre liberté d'expression. Ça m'inquiétait vaguement mais le plan vigipirate allait tous nous protéger. Des grilles étaient figées devant l'entrée du bahut, c'était un signe. Les années 90 étaient les années du progrès, on en sortirait plus fort. On avançait vers le vingt-et-unième siècle en toute confiance et ce n'était pas ces guignols barbus qui tuaient au nom de Dieu qui allaient nous empêcher de progresser vers plus de lumière.

    Il y a eu d'autres attentats, puis une guerre au kosovo, des massacres perpétrés. Il y a eu la mort de Lady Di, la victoire en coupe du monde d'une équipe black blanc beurs, le bug de l'an 2000 qui n'a pas eu lieu, la pollution de nos côtes, la défaite d'Al Gore à la présidentielle aux États-Unis. Tout ça, c'était pas folichon, mais nous restions persuadés que les années attentats étaient derrière nous. Que la sauce mixité prenait enfin (la coupe du monde, c'était quand même pas rien !) Que les politiques savaient un petit peu ce qu'ils faisaient, que les services de renseignements nous protégeaient. Que les sectes millénaristes allaient disparaitre après le passage à l'an 2000. Que Jéhovah prendrait sa retraite et que ses témoins n'allaient plus nous réveiller le dimanche matin avec leur face dépressive, leur fausse honnêteté et leurs mensonges éhontés.

    Et puis il y a eu le 11 septembre 2001. Et là, ça a vraiment tout changé. Nous sommes entrés dans l'ère de la guerre contre le terrorisme. Pour certains, tout ceci n'était qu'un vaste complot mettant en scène les américains eux-mêmes. Qui auraient précipité des avions dans des tours pour mieux attaquer l'afganisthan, avec l'Iraq en ligne de mire... Je n'ai personnellement jamais adhéré à ces théories complotistes. Je préfère admettre la réalité même si elle s'avère décevante. Je ne vais pas revenir sur tout ça, mais mes espoirs d'un monde meilleur, d'un monde qui avance, se sont éteints avec les tours jumelles du World Trade Center le 11/09/2001.

    Sonnante et trébuchante, la trentaine s'est annoncée, je devenais un vrai adulte. Le monde allait bientôt connaitre Fukushima, les révolutions tunisiennes, lybiennes et égyptiennes. La Syrie allait devenir un vaste tombeau, le nid des djihadistes et visiblement, personne n'y pourrait rien.

    Les massacres de Boko-Haram, les coups d'états en Égypte, le terrorisme galopant en Lybie, l'exécution du français Hervé Gourdel par une branche de l'EI en Algérie... Tout ça est devenu une musique lancinante et un peu terrifiante mais a fini par "me couler dessus comme l'eau sur les plumes d'un canard". J'allais atteindre les 35 ans et ce qui m'importait, c'était la survie de mon foyer, protéger ma femme et ma fille, travailler dur et assurer un salaire à la fin du mois. Quelques part, ces attentats, ces massacres, toutes ces histoires de géopolitique, c'était loin. Loin de mes préoccupations. Loin de moi. Loin de nous. J'étais dans un pays où je pouvais dire ce que je voulais, dessiner ce que je voulais, me moquer de qui je voulais.

    Un pays qui censurait tout de même les extrémistes qui prenaient l'humour en otage pour énoncer leurs théories paranos, racistes et antisémites. Un pays qui disait merde à Dieudonné et j'étais le premier à m'en féliciter (et je m'en félicite toujours).

    Un pays qui, le 7 janvier au matin, n'imaginait même pas que des fous furieux encagoulés étaient sur le point de tenter (je dis bien tenter) de tuer Charlie. Tuer notre chère liberté d'expression. Des fous qui croyaient que seuls Charb, Cabu, Tignous, Volinski et Honoré étaient Charlie. Des fous qui ne pensaient pas qu'ils n'auraient jamais assez de balles pour éradiquer Charlie. Car Charlie était légion. Charlie, c'était vous, moi, le voisin du dessus, le barman, le comptable, l'avocat, la danseuse étoile, la nageuse, le tennisman, le ramasseur de balles, le bébé qui venait de naitre...

    Du haut de mes 35 ans, j'avais compris ce qui se tramait. Les enjeux. J'avais suivi les actualités depuis bien longtemps, je m'abreuvais à diverses sources d'information et le monde n'était pas un vaste complot créé par un axe américano-sioniste. Non, le terrorisme avait ses origines, diverses, variées... Et surtout complexes.

    Et c'est ce terrorisme-là que les élèves de 4e et 3e ont découvert. Ils l'ont pris en pleine poire un jour de début janvier. Il n'étaient pas les témoins du 11 septembre. Et c'est ce qu'a choisi de nous conter Cypora Petitjean-Cerf, déjà auteure d'un témoignage sur les classes-relais, puis de quatre romans, dont "Le Corps de Liane" (dont je vous recommande chaudement l'achat). Cypora n'est pas qu'auteure, elle est d'abord professeur de français dans un collège de proche banlieue parisienne. Elle porte un amour incroyable pour son métier et même si celui-ci l'empêche d'écrire autant qu'elle le voudrait, elle n'imagine pas quitter l'enseignement et surtout les élèves qui chaque jour semblent l'étonner, dont la variété des personnalités, des émotions, des comportements, sont un objet d'étude, de fascination permanents pour elle. Ses élèves, elles les aiment humainement, tente de les comprendre, fixe des limites car je cite "un prof n'est pas un éducateur".

    "Ce jour-là, j'ai commencé à détester les terroristes", c'est un livre qui nous parle de l'adolescence, mise en lumière par les feux de l'actualité. Ces adolescents sont ceux que nous avons été (Internet en moins), ceux que sont nos enfants. Cypora a demandé à ses élèves, après les attaques contre Charlie Hebdo et contre l'Hyper Casher de la porte de Vincennnes, d'étaler sur une feuille blanche, leur perception des événéments du 7, 8 et 9 janvier. Sans censure. Sans filet. "En 2014-2015, j'enseigne à deux classes de 4e et à deux classes de 3e. (...) Ce livre raconte la manière dont les adolescents ont vécu, reçu (parfois en pleine figure) et compris les événements des 7, 8 et 9 janvier 2015. Il montre ces événements par les yeux d'un jeune public mélangé, représentatif de la population française dans sa richesse et sa diversité."'

    "Ce jour-là, j'ai commencé à détester les terroristes" n'est pas un titre inventé. Personne ne s'est installé autour d'une table pour trouver un titre accrocheur. Non, c'est la parole de C., une élève de collège : "...Le principal nous a dit qu'on était bloqués dans le collège et j'ai paniqué. Certes, je n'avais aucune émotion sur mon visage, mais je pleurais intérieurement. Dans la cour, mon amie était en larmes. Et c'est ce jour-là que j'ai commencé à détester les terroristes."

    Car précisons que ce collège n'est pas situé n'importe où. Il n'est pas loin de Montrouge, où Clarissa Jean-Philippe a perdu la vie, première victime d'Amedy Coulibaly. Ce matin du 8 janvier, le quartier a été bouclé, les portes du collège fermées. Avec l'angoisse que ça a pu susciter auprès des adolescents : "Où sont les terroristes ? Sommes-nous en danger ? Qu'est-ce qui se passe vraiment ? "

    Cypora nous dépeint donc les réactions aussi diverses que variées des collégiens face à ces événements. Bien sûr, leur milieu d'origine, leur "classe sociale", leur éducation, leur personnalité... Toutes leurs réactions découlent de ces facteurs. Certains enfants sont restés distants, d'autres ont réagi dans l'émotion. Cypora décortique les réactions de collégiens en les mettant en lumière vis à vis de qui ils sont, d'où ils viennent, ce qu'elle connait d'eux en tant que professeur investie, en tant qu'être humain.

   Cypora ne juge jamais la parole d'un collégien. Elle exprime ses doutes et ses peurs mais elle n'est pas manichéenne.

    Avec ce livre, on trouve enfin de la nuance. La nuance des propos, des pensées, du ressenti des collégiens. On comprend qu'il ne s'agit pas d'une guerre entre partisans des frères Kouachi et de Coulibaly contre les partisans de Charlie. Il ne s'agit pas d'un affrontement ethnique et encore moins inter-religieux. On trouve de tout : ceux qui pensent que Charlie l'a bien cherché, celle qui a été "horriblifiée", ceux qui s'en foutent et qui pensent que les événements de janvier "c'est déjà trop vieux". Ceux qui sont mécontent des caricatures de Mahomet mais qui sont encore plus mécontent de l'assassinat des dessinateurs. Il y a les croyants qui prônent l'islam en tant que religion de paix, il y a les non-croyants, les dieudonnistes, les théories de complots expliquées par Cypora dans un monde où les enfants d'internet n'ont pas appris à croiser leurs informations, à les vérifier. Dans un monde où beaucoup d'adolescents recherchent des sensations, de la contradiction des paroles du monde des adultes (gouvernants, médias, enseignants).

    Cypora nous raconte les adolescents d'aujourd'hui. Elle les mets sous le projecteur d'une actualité lourde et elle analyse leurs propos.

    Je ressors de cette lecture enrichi et quelque part rassuré. Oui, dans ce monde, tout est nuance et je viens de terminer un livre de terrain, qui remonte la réalité telle qu'elle est, et non pas une réalité fantasmée comme beaucoup de fanatiques de tous bords essaient de la dépeindre (extrême droite en tête).

Je vous invite à l'acheter, pour vous, mais surtout, n'hésitez pas à mettre "Ce jour-là, j'ai commencé à détester les terroristes" entre les mains de vos ados...